Daniel Thentz (1964-2011)

Co-fondateur du Festival, décédé trop tôt

 


Daniel Thentz, dit « Pedzon », est un trompettiste et compositeur de jazz originaire de Cully, reconnu pour son talent et son engagement musical.
C’est à l’âge de 13 ans que Daniel commence à apprendre la trompette et le buggle. Un an plus tard, il joue déjà dans diverses petites formations.
Après une soirée jazz à Epesses, Daniel Thentz et Emmanuel Gétaz décident de s’investir pour organiser un événement jazz à Cully. C’est donc à respectivement 18 et 17 ans qu’ils co-fondent, en 1983, le premier Cully Jazz, dont Daniel assure notamment la programmation. Dès lors, ce qui n’est au début qu’un modeste week-end de jazz, ne cessera de grandir, jusqu’à devenir le Festival que nous connaissons.
En parallèle, Daniel continue d’écumer les scènes romandes et européennes, avec son premier groupe « Jazzistic », où jouent également Yvan Ischer et Ivor Malherbe. En 1989, il est nommé responsable de la programmation du Festival OFF de Montreux et du Chorus à Lausanne, puis plus tard programmateur Jazz du Festival de la Cité.
Avec diverses formations, il joue aux côtés de nombreux artistes célèbres tels que Daniel Humair, Tommy Flanagan, Curtis Fuller ou Cedar Walton et accompagne des musiciens tels que George Benson lors de formidables jam sessions.
Vient ensuite la création de l’explosive formation « Daniel Thentz & the Swing Machine » avec Michel Panchaud, virtuose du trombone, Roger Robert au piano, Popol Lavanchy à la contrebasse et Gil Reber, à la batterie.
Daniel Thentz nous a quitté le 12 février 2011 à l’âge de 46 ans, après une courte maladie. Il laisse derrière lui beaucoup d’amis et de magnifiques réalisations, comme le Cully Jazz Festival, ainsi que de superbes compositions musicales.
Le Festival rendra hommage à Daniel, au Caveau le Biniou d’abord, avec ses compères « Swing Machine », puis sous le Chapiteau, lors de la soirée All That Jazz, en clôture de festival.

Hommage par Yvan Ischer

Pour DANIEL…

Comme vous tous, j’ai l’impression d’être dans un mauvais rêve, d’avoir poussé la mauvaise porte, celle du faux théâtre, là où se joue une pièce dramatique qu’on n’aurait jamais voulu choisir de voir. On nous a dit des choses, donné des nouvelles qu’on ne parvient pas à croire, qu’on n’arrive pas à digérer, ni à intégrer vraiment… Et pourtant…
Nous sommes tous là, hébétés par tant d’incrédulité devant une fatalité qui ne nous apparaît en tout cas ni juste, ni normale…
Parce que si certaines personnes s’échappent discrètement, c’est une mission bien impossible pour Notre Daniel, qui était une manière de symbole de partage, de générosité et d’amitié.
Et pour passer son message, il avait choisi un instrument qui n’est pas anodin : la trompette ! L’instrument des rois ! L’instrument des leaders ! De ceux qui veulent conquérir le monde à la force des pistons… et le monde, en Vaudois, vous le savez, ça se dit « Lavaux ! »
Parce que ce qu’il voulait, Daniel, c’était conquérir SON monde… celui qu’il s’était choisi, celui qu’il révérait par-dessus tout… son… notre coin de pays !
Alors après, qu’importait de jouer plus vite, plus haut, plus fort que n’importe qui ? Il fallait pouvoir honnêtement délivrer sa propre chanson… Il fallait pouvoir offrir de la musique à l’autre et en faire avec des amis, des vrais, qui pouvaient changer de temps à autre, au gré des chemins, parce que les musiciens sont comme les fruits de la vigne, ils mûrissent et se développent en fonction des saisons… et certains ceps poussaient parfois de manière un peu bancale… il en va de la musique comme du vin, certains millésimes sont moins gouleyants que d’autres… ce qui implique que certaines années sont tellement meilleures et satisfaisantes qu’elles font oublier la rare piquette et la triste grêle des mauvaises années, de toute manière beaucoup plus rares…
Parce que la chanson de Daniel, nourrie de ses maîtres de cœur, était débordante de naturel, d’enthousiasme et de partage, avec comme finalité la réunion a posteriori des acteurs et des auditeurs, qui pouvaient alors redonner au monde ses vraies couleurs autour de la table des interminables discussions… des couleurs qu’on devrait toujours rechercher… celles de l’amour du beau et du vrai…

Et à ce titre, Notre Trompettiste de cœur était un vrai baladin… sa trompette se voulait dépositaire des chansons de geste de ses héros… avec elle, à travers elle, il voulait raconter leur vie, il voulait dire l’importance viscérale qu’il leur attribuait, l’allégeance qu’il leur prêtait, l’admiration qu’il leur portait… il voulait dire à chacun que ce qui le mouvait et l’émouvait au plus haut point, c’était la puissance de Freddie Hubbard, les notes étranglées de Lee Morgan, les volutes de Tom Harrell et, bien sûr, les belles envolés de ses glorieux prédécesseurs d’ici, Monmond en tête… et naturellement, cette passion pour le jazz n’aurait jamais été aussi intense si son papa ne lui avait pas appris à aimer les moindres solos de Clifford Brown en les lui chantant et en lui apprenant la rigueur des 4/4… il s’en souvenait et en parlait souvent avec émotion !

Et puis… Daniel avait ses marottes, ses tics et ses tocs… parmi lesquels un lascar bien particulier qui était pour lui Dieu fait Musicien… Oh rassurez-vous ! Pas de blasphème ni de crise de foi ici… parce que quand on a sa propre croyance intérieure, rivée au cœur et à l’âme par la grâce d’une passion indéfectible, fût-elle artistique, on peut tout se permettre ; et on n’a plus trop ni le temps ni le besoin de sacrifier à toute la codification obligée de l’appareil traditionnellement religieux… Daniel était donc – et pardonnez-moi, Saint Satchmo, Saint-Duke, Saint-Miles ou même Saint-Monk, mais j’en suis un autre ! – totalement en symbiose avec les divinités d’une musique qui lui parlait à chaque seconde de sa vie… ils étaient innombrables et omniprésents, inspirants et galvanisants…

Et puis, parmi ceux-ci… un pianiste-compositeur occupait une place à part dans son Panthéon. Il s’appelle Cedar Walton et fut l’invité extraordinaire de quelques-unes des plus mémorables éditions du Festival, voici quelques lustres… Le 29 novembre dernier, une petite rencontre avait été organisée – à son insu – avec Cedar à la Spirale de Fribourg. Ils ne s’étaient pas vus depuis une bonne quinzaine d’années et leurs retrouvailles furent magnifiques. Cedar a d’ailleurs commencé son concert ce soir-là par « Bolivia », un morceau qu’il savait que Daniel aimait tant jouer, en faisant une annonce adorable pour son vieux pote de Cully… Prononcé naturellement « Cou-illy »…

Et nous y voilà… parce que s’il faut que ce soit dit un jour, c’est évidemment et malheureusement bien aujourd’hui qu’il faut le dire : s’il n’y avait pas eu de Daniel, il n’y aurait pas eu, et il n’y aurait certainement pas de Festival de Jazz de Cully. Il en fut l’âme et l’utopiste, celui qui avait rêvé d’offrir à ses potes du village les plus grands noms de son monde, avec une absence de complexes et une prise de risques parfois délirante.

Il embarqua l’équipe de base dans ses fantasmes et très vite, les grands noms se succédèrent, les stars – même les Stars of Faith, et dans CE Temple ! – débarquèrent tout étonnés de leurs vans ou de leurs limousines, pensant trouver pour leur escale helvétique une salle de concert de taille américaine et imposante… Et ce qu’ils trouvaient était une salle de village, mais avec un paysage à couper le souffle et un accueil qui fut de tout temps exceptionnel !

Parce qu’au fil des ans, de magnifiques équipes de bénévoles et de passionnés emboîtèrent le pas de l’équipe des débuts, jusqu’à former une famille extraordinaire, puisque les organisateurs sont désormais souvent les enfants des pionniers de la première heure, vingt-neuf ans plus tard… Et pour ceux qui étaient là à la première heure, c’est une situation très émouvante…

Il y aurait mille et une anecdotes savoureuses, drôles, tendres, à raconter… des histoires rigolotes, délicieuses, et certaines presque déjà légendaires… et ce ne sont pas nos amis voisins immédiats Potterat qui nous contrediront… mais c’est vrai que tout à l’heure, autour d’un verre de chasselas, Chasse la Tristesse, a-t-on évidemment envie d’ajouter… les langues pourront peut-être mieux se délier et nous permettront d’essayer de croire que demain sera encore possible.

A tes parents, Roland et Andrée, à Ariane, ta sœur, et Mathias, ton neveu, j’aimerais dire merci de nous avoir prêté un garçon unique et extraordinaire, pour qui l’amitié ne s’offrait qu’une fois, et c’était immédiatement la bonne !

Et si ta formidable joie de vivre t’a si tristement fait faux bond, on va tenter de se persuader qu’il n’y avait pas d’autre chemin pour ta sortie de scène…

Daniel, mon p’tit frère, merci d’avoir été celui que tu as été… et puis… fais gaffe !… Ne fais pas la bêtise de ne jouer que des blues en si bémol avec tes potes de nuages… j’ai encore tes vieilles partoches avec le numéro des pistons écrits sous les notes…
Alors, continue à bosser Joy Spring et Boplicity…
On finira de toute manière par les rejouer ensemble un jour…
Je t’aime, Dan…


Yvan / 17 février 2011, Temple de Cully

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